lundi 13 janvier 2014

Je suis en train de lire le dernier livre de Philippe Delerm. J’ai découvert la plume de Philippe Delerm à l’âge de seize ans. J’étais alors au lycée où nous avions mes camarades et moi une professeure de lettres hors du commun. Elle m’avait prêté pour quelques jours La première gorgée de bière. Je lisais pour la première fois du Delerm et fus dès les premières lignes entièrement captivée, conquise, désarmée. J’ai adhéré immédiatement à sa prose, elle me procurait un plaisir indescriptible. Des sentiments, des sensations, se trouvaient transformés en mots avec un sens de l’observation inouï et un talent pour les disséquer exceptionnel. Depuis, je peux me targuer d’avoir lu tous les livres de Philippe Delerm jusqu’à aujourd’hui, hormis ses livres destinés à un public jeunesse. Blague à part, Philippe Delerm est un de ces écrivains (n’en déplaise à ceux qui le critiquent pour exploiter toujours le même filon, celui de la description des plaisirs quotidiens) dont la sensibilité me touche profondément. Il a écrit de nombreux recueils, qui nous restituent la beauté des instants les plus fugitifs (La sieste assassinée, Enregistrements pirates, Dickens barbe à papa, Ma grand mère avait les mêmes, Le Trottoir au soleil), mais aussi des livres sur le bonheur tout court (Le bonheur, tableaux et bavardages, A Garonne, Le buveur de temps), où il m’a fait savourer sa propre vision de la chose. Des bouquins où se rencontrent la fiction romanesque et son goût pour l’art, tels que Sundborn ou les jours de lumière, ou le recueil Vilhem Hammershoi ou encore La bulle de Tiepolo, m’ont également beaucoup plu. Mais plus que tout, c’est son goût des mots chez Philippe Delerm qui est extraordinaire. « Le Goût des mots » ? C’est précisément le nom de la collection que l’écrivain dirige aux éditions Points. Il y a fait une incursion cet automne 2013 en écrivant un recueil de petits textes intitulé Les mots que j’aime, ce livre que je lis. Une centaine de mots ont été choisis. Pour chacun d’entre eux, quelques lignes sont écrites et toujours deux questions auxquelles il répond : que lui évoque le mot, et d’autre part que lui évoque aussi la sonorité du mot ? Au fil des pages, on voyage de la campagne à la ville ("Graf[fiti]" versus "Auberge"), on passe de l’hiver à l’été ("Potée" versus [sirop d’] "Orgeat"), du plus corseté au plus décontracté ("Pudibond" versus "Troudoucou"). Je ris, je m’émeus, je me retrouve parfois dans les situations décrites, ou retrouve mes congénères dans les comportements humains qu’il observe à la loupe. C’est la vie qui est contenue entre ces lignes, celle d’aujourd’hui comme celle d’hier. Voici un petit extrait de ce livre : "Poire. C'est un assoupissement, une langueur, un abandon. Poire : on biberonne la consonne initiale, comme le fumeur de pipe ranime son foyer à petits pops. Déjà on descend vers le moelleux grave d'un intermède vocalique chaud et souple, vers un r en sommeil, un e de confort sourd." Rien de plus succulent que quelques pages de Philippe Delerm à la lumière des lampes basses un soir d'hiver.
 

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