vendredi 27 février 2015
Je
reviens aujourd’hui sur mon blog pour vous livrer mes impressions personnelles
à propos de ma visite d’une exposition qui est présentée depuis le 12 février
2015 au musée Marmottan-Monet : "La toilette, naissance de l’intime". Ce
sujet m’intéressait car d’une part il croise selon moi l’histoire des arts et
celle de la culture occidentale, et d’autre part il parle aux sens, à la
suavité charnelle de sentir son corps propre, à quelque chose de l’ordre du
raffinement et de la préciosité qui me touchait beaucoup. Je n’ai pas été
déçue. L’exposition commence avec la Renaissance, une période durant laquelle
la femme fait sa toilette en présence d’hommes, d’enfants. On ne la représente que
partiellement, seule la partie supérieure du buste nous est délivrée au regard,
comme le montrent de nombreuses toiles de la seconde école de Fontainebleau
dans la première salle. Ainsi, dans le Portrait
présumé de Gabrielle d’Estrées et de la duchesse de Villars au bain (fin du
XVIe siècle, Montpellier, Musée languedocien), ces deux dernières prennent une
sorte de bain rituel, mais ces dames sont apprêtées, portent une chemise certes
fine et presque transparente mais qui dissimulent leurs formes. Le réalisme
n’est pas de la partie. Le registre est celui de l’allégorie, celle de la
fécondité, de la beauté. L’eau n’est pas encore présente dans le rituel de la
toilette. Elle favoriserait, pensait-on à l’époque, la propagation des
maladies. Il faudra attendre le 19e siècle pour que la toilette
sèche cède la place à la volupté des bains où le corps s’immerge dans l’eau, ou
de petites toilettes plus ciblées à l’aide de brocs. Ces lavages partiels sont
initiés dès le 18e siècle : l’eau commence à être davantage
acceptée. Quantité de représentations montrent des femmes baignant leurs pieds
dans des cuves ou se lavant leur intimité. Ces femmes s’isolent pour effectuer
ces actes et on comprend au fil du parcours chronologique qu’une volonté de
privatisation entre dans les mœurs. Aussi, les images peuvent être assez crues,
telle cette femme soulevant sa robe et essuyant ses parties intimes au-dessus
d’une cuvette dans La jupe relevée de
François Boucher (ca 1742, collection particulière). Cette iconographie est
contemporaine d’une invention majeure : le bidet. Des documents agrémentés
de dessins et de petits textes attestent du côté révolutionnaire de cette
nouvelle pratique d’hygiène. Au XVIIe siècle, la toilette est encore sèche.
Abraham Bosse dans La Vue, Femme à sa
toilette (après 1635, Tours, musée des Beaux-Arts) a peint une femme assise
face à son miroir. Une servante l’assiste. Vêtue d’une longue robe aux matières
nobles qui laisse deviner son rang social élevé, elle ne pratique pas
d’ablutions. Elle effectue sa toilette avec du parfum, un linge, un fard, ce qui
montre qu’elle accorde un soin tout particulier à son apparence et à sa
propreté. Le XIXe siècle est sans nul doute dans la peinture occidentale le
point d’acmé de cette passion des artistes pour la représentation des femmes à
leur toilette. Apparaît alors un nouvel instrument, le tub, qui devient un
motif cher aux artistes. Pierre Bonnard a saisi avec son appareil
photographique les gestes de son épouse se frottant à l’aide d’une éponge (Marthe au tub, entre 1908 et 1910,
Paris, musée d’Orsay). L’ablution est alors générale et ne se limite plus
seulement qu’à quelques parties du corps. Edgar Degas s’intéresse aussi à ce
motif. Ses modèles se lavent dans une baignoire. Le peintre rend compte de la
réalité tout en innovant en cherchant des cadrages novateurs. Ces avancées
platiques seront encore plus présentes au XXe siècle avec Picasso notamment,
Gonzalez ou Erwin Blumenfeld. L’exposition se clôt notamment avec une
photographie prise par Bettina Rheims de Karen Mulder (1996, collection de
l’artiste). Le mannequin, drapé dans un linge de coton d’un blanc immaculé, est
vêtu d’un soutien-gorge noir qui ne recouvre que l’extrémité de ses seins. Son
visage est couvert d’une compresse en gaze humide, trouée au niveau de la
bouche et des yeux. Elle est certes déshabillée mais regarde frontalement le
spectateur. La femme assume et revendique sa liberté de se dévêtir. Il ressort
de cette exposition qu’au fil du temps, s’est opéré un glissement d’une
iconographie illustrative célébrant la beauté absolue vers une représentation
réaliste dans des espaces de plus en plus fermés. A la croisée de l’art et de
la sociologie, La Toilette, naissance de l’intime est une passionnante
exposition. Georges Vigarello, historien spécialiste du corps et de la virilité
est l’un des deux commissaires. Dans son livre le plus connu, Le propre et le sale, il avait déjà
largement abordé la question de l’hygiène, de la netteté et de l’apparence. A
travers les choix qu’il a effectué pour l’exposition au musée Marmottan-Monet,
apparaît de manière sous-jacente mais non moins présente une autre question
mais qui traite aussi de l’évolution des mentalités : la privatisation de
l’espace correspondant à une construction progressive de l’individu devant
disposer d’un espace propre et qui s’appartient donc à lui-même. Si vous vous
rendez rue de la Muette avant le 5 juillet prochain, vous pourrez aussi vous
rendre compte de la formidable quête des artistes d’innovation plastique.
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