Le parcours de l’exposition commence par
un choc esthétique : Couple under an
umbrella. Un couple de personnes âgées trône au milieu d’une grande pièce,
visible depuis le boulevard Raspail. On les imagine à la plage en raison du
parasol qui les protège d’un hypothétique soleil. Ce qui frappe d’entrée de jeu
est la taille monumentale des personnages. Au choix de l’échelle s’ajoute le trouble dû au rendu réaliste de ces deux
corps humains. Chair dorsale qui s’affaisse sous le poids de l’âge, cors aux
pieds, ongles longs, cheveux gris, poils, veines : Ron Mueck a réussi le
tour de force de nous faire croire à la vie à travers la reconstitution de ces
chairs vieillissantes.
Et que dire des poils pubiens de la star de l’exposition. Vous savez ? Mais si ! La figure féminine nue soulevant un fagot : celle de l’affiche de communication placardée dans les rues de Paris, visible sur les autobus ou les couloirs de métro ? Beaucoup plus petite que ce que je pouvais imaginer, cette sculpture intitulée Woman with sticks est émouvante. J’ai éprouvé beaucoup de tendresse à la regarder : fermement campée sur ses deux tout petits pieds, elle parvient à tenir des branches dans ses bras. Sa posture – dos courbé sous l’effort – contraste avec le caractère hiératique de l’œuvre précédente. Là encore, Ron Mueck n’épargne rien aux personnages qu’il nous donne à voir : cellulite, cheveux blancs épars près des oreilles, rides d’expression marquées.
Woman with shopping a moins interpellé mon sens de l’observation. Une mère vêtue d’un manteau hivernal porte son bébé contre sa poitrine, tandis que deux sacs en plastique remplis de courses équilibrent sa position. A l’intérieur des sacs : des conserves de sauce tomate Heinz, des paquets de céréales Weetabix, de la lotion antiseptique, des oranges … Ici le rapprochement avec l’œuvre du sculpteur américain Duane Hanson est tentant. On songe notamment à sa Femme au caddie (Supermarket lady, 1969, Aix-la-Chapelle, musée d’art contemporain Ludwig). Mais c’est moins la société de consommation qui est désignée ici que la vision d'une banale scène de rue.
Ron Mueck donne vie à ses modèles de manière irrésistiblement crédible. Si ses sources visuelles puisent à la fois au naturalisme académique, au pop art et à l’hyperréalisme, il singularise sa production en jouant sur des changements d’échelle surprenants et surtout, en rendant ses œuvres réalistes à l’excès. Pour arriver à un tel résultat, la clef de voûte du travail de l’artiste est la patience.
Un film de Gautier Deblonde (Still life : Ron Mueck at work), photographe français, nous montre Ron Mueck dans l’intimité de son atelier londonien. Il apporte une contribution essentielle aux œuvres exposées et clôt le parcours du spectateur. C’est en effet grâce à ce film que l’on prend la mesure de la tâche à accomplir pour réaliser un dessein tel que Couple under an umbrella. De petits modèles à échelle réduite aident l’artiste à imaginer à grande échelle le projet. Il regarde sa main pour façonner celle de sa sculpture, en l’occurrence ici le personnage masculin. La structure interne des personnages nous est révélée, ainsi que d’autres détails aussi troublants que la préparation des yeux. Il faut aussi couper les poils à la bonne longueur !
J’ai été fascinée par l’obsession du vrai qui sous-tend le travail de Ron Mueck. L’occasion de voir ses œuvres est très rare, le temps étant un élément privilégié du sculpteur. Son exposition à la Fondation Cartier est exceptionnelle. Il faut absolument, chers lecteurs, saisir l’occasion jusqu’au 27 octobre 2013 : le clap de fin après une prolongation d’un mois.