vendredi 27 septembre 2013

A un mois tout pile avant sa fermeture, j’ai visité l’exposition Ron Mueck à la Fondation Cartier pour l’art contemporain. Première rencontre, premier contact avec l’œuvre du sculpteur australien, première observation émue de ses sculptures géantes. 
Le parcours de l’exposition commence par un choc esthétique : Couple under an umbrella. Un couple de personnes âgées trône au milieu d’une grande pièce, visible depuis le boulevard Raspail. On les imagine à la plage en raison du parasol qui les protège d’un hypothétique soleil. Ce qui frappe d’entrée de jeu est la taille monumentale des personnages. Au choix de l’échelle s’ajoute le trouble dû au rendu réaliste de ces deux corps humains. Chair dorsale qui s’affaisse sous le poids de l’âge, cors aux pieds, ongles longs, cheveux gris, poils, veines : Ron Mueck a réussi le tour de force de nous faire croire à la vie à travers la reconstitution de ces chairs vieillissantes.

Et que dire des poils pubiens de la star de l’exposition. Vous savez ? Mais si ! La figure féminine nue soulevant un fagot : celle de l’affiche de communication placardée dans les rues de Paris, visible sur les autobus ou les couloirs de métro ? Beaucoup plus petite que ce que je pouvais imaginer, cette sculpture intitulée Woman with sticks est émouvante. J’ai éprouvé beaucoup de tendresse à la regarder : fermement campée sur ses deux tout petits pieds, elle parvient à tenir des branches dans ses bras. Sa posture – dos courbé sous l’effort – contraste avec le caractère hiératique de l’œuvre précédente. Là encore, Ron Mueck n’épargne rien aux personnages qu’il nous donne à voir : cellulite, cheveux blancs épars près des oreilles, rides d’expression marquées.

Woman with shopping a moins interpellé mon sens de l’observation. Une mère vêtue d’un manteau hivernal porte son bébé contre sa poitrine, tandis que deux sacs en plastique remplis de courses équilibrent sa position. A l’intérieur des sacs : des conserves de sauce tomate Heinz, des paquets de céréales Weetabix, de la lotion antiseptique, des oranges … Ici le rapprochement avec l’œuvre du sculpteur américain Duane Hanson est tentant. On songe notamment à sa Femme au caddie (Supermarket lady, 1969, Aix-la-Chapelle, musée d’art contemporain Ludwig). Mais c’est moins la société de consommation qui est désignée ici que la vision d'une banale scène de rue. 

Ron Mueck donne vie à ses modèles de manière irrésistiblement crédible. Si ses sources visuelles puisent à la fois au naturalisme académique, au pop art et à l’hyperréalisme, il singularise sa production en jouant sur des changements d’échelle surprenants et surtout, en rendant ses œuvres réalistes à l’excès. Pour arriver à un tel résultat, la clef de voûte du travail de l’artiste est la patience.
Un film de Gautier Deblonde (Still life : Ron Mueck at work), photographe français, nous montre Ron Mueck dans l’intimité de son atelier londonien. Il apporte une contribution essentielle aux œuvres exposées et clôt le parcours du spectateur. C’est en effet grâce à ce film que l’on prend la mesure de la tâche à accomplir pour réaliser un dessein tel que Couple under an umbrella. De petits modèles à échelle réduite aident l’artiste à imaginer à grande échelle le projet. Il regarde sa main pour façonner celle de sa sculpture, en l’occurrence ici le personnage masculin. La structure interne des personnages nous est révélée, ainsi que d’autres détails aussi troublants que la préparation des yeux. Il faut aussi couper les poils à la bonne longueur !

J’ai été fascinée par l’obsession du vrai qui sous-tend le travail de Ron Mueck. L’occasion de voir ses œuvres est très rare, le temps étant un élément privilégié du sculpteur. Son exposition à la Fondation Cartier est exceptionnelle. Il faut absolument, chers lecteurs, saisir l’occasion jusqu’au 27 octobre 2013 : le clap de fin après une prolongation d’un mois.

vendredi 20 septembre 2013


L’automne est d’après moi la période la plus agréable pour apprécier les événements culturels : nombreux à Paris, le curieux / la curieuse se régale. Après mon post sur l’exposition en cours au musée Jacquemart-André, je souhaite vous faire partager un très bon moment passé au Théâtre des Mathurins. Depuis le 30 août 2013, la pièce Moi, Caravage (en ce qui me concerne, je l’ai vue le 13 septembre) y est jouée. Celle-ci n’est pas nouvelle. Son histoire commence en 2010, au Festival d’Avignon, où elle connaît un beau succès auprès de la presse et du public, puis se poursuit en Italie, dans des instituts culturels où elle est représentée. Rien d’étonnant à cela, car l’auteur, Cesare Capitani, est italien. Surprise : c’est aussi l’acteur de la pièce, accompagné par Laetitia Favart qui lui donne de temps à autre la réplique. Diplômé de l’Ecole du Piccolo Teatro de Milan, metteur en scène, et accessoirement auteur de nouvelles – la qualité de l’écriture de la pièce n’y est par pour rien ! – son talent transpire sur scène.
Cesare Capitani est le Caravage ! Le rideau s’ouvre sur une scène obscure. S’avance sur les planches une femme, tenant une bougie dans sa main. Apparaît brusquement sous les feux des projecteurs le visage émacié de Michelangelo Merisi. Ses premiers mots pourraient être ceux du peintre nous parlant de l’au-delà : « Mon corps, on ne l’a jamais retrouvé. Brûlé sur la plage ? Jeté dans la mer ? Oublié comme un chien ? Un autre, à ma place, se lamenterait. Moi, je m’estime fortuné : ni tombeau, ni dalle funéraire. Pas de commémorations pour moi. Ce serait hypocrite, après avoir été persécuté de mon vivant ! On ne peut pas mettre sens dessus dessous la peinture et vouloir mourir comme le Titien à quatre-vingt-six ans, couvert de lauriers et riche à millions ! Non ! De mon existence j’ai fait un précipice, une course à l’abîme. Mon nom : Michelangelo Merisi » (extrait de la pièce, publiée aux éditions Naïve, Paris, 2012). La pièce se poursuit sous la forme d’une confession palpitante de l’artiste maudit. La vie de l’artiste nous est contée : Michelangelo Merisi naît le 29 septembre 1571 à Caravage, petit bourg de Lombardie. Sa mère, Lucia Aratori, est la seconde épouse de son père Fermo, décorateur en chef de Francesco Sforza, marquis de Caravage. A 13 ans, Michelangelo se rend à Milan, capital du duché, pour entrer en qualité d’apprenti dans l’atelier de Simone Peterzano, peintre réputé. Puis c’est le départ pour Rome, en 1598, où il peint ses premières œuvres, fortement influencées par le naturalisme lombard. Dans la capitale italienne, son art s’épanouit. Il veut montrer la réalité de façon triviale, avec un érotisme et une cruauté jamais vus. Pour représenter des personnages religieux, il choisit des modèles issus du peuple, prostituées et voyous. Son style s’affirme : en développant la technique du clair-obscur il met sens dessus dessous la peinture. Ses tableaux son considérés comme scandaleux et provocateurs par la majorité de ses commanditaires religieux. Pourtant, il recevra l’appui du puissant cardinal Francesco Maria Del Monte et deviendra le peintre officiel de l’Eglise. La carrière du Caravage – ainsi se nomme-t’il, atteint un point d’acmé, avant un lent déclin, car l’artiste manie aussi bien le pinceau que le poignard. En mai 1606, il tue un certain Ranuccio Tommasoni. Condamné à mort, il s’enfuit et erre entre Naples, Malte et la Sicile. Ses protecteurs essaient de convaincre le Pape Paul V de lui accorder la grâce. Peine perdue. Le 18 juillet 1610, Michelangelo Merisi meurt sur une plage déserte, dans des circonstances sybillines. Quelques jours auparavant, le Pape avait apposé son sceau sur l’arrêt de grâce qui aurait permis au Caravage de rentrer à Rome en homme libre.

A travers la vie romanesque du Caravage racontée par l’acteur Cesare Capitani, se profile la personnalité du peintre : c’est un rebelle. Tout comme son œuvre, son mode de vie est une provocation constante, un affront à la morale. Il aime les femmes et les hommes, enchaîne les démêlés avec la justice…
L’œuvre puissant du créateur défile aussi sous nos yeux : entre autres Corbeille de fruits, Garçon mordu par un lézard, Petit Bacchus malade, Les Tricheurs, La Diseuse de bonne aventure, Tête de méduse, Joueur de luth, La Vocation de Saint Matthieu, La Mort de la Vierge, David tenant la tête de Goliath. Ce dernier tableau fait l’objet d’une reconstitution pour la scène finale de la pièce : Laetitia Favart saisit les cheveux de Cesare Capitani, dont le visage est puissamment éclairé d’une lumière crue jusqu’au menton, le cou et le reste de son corps demeurant dans le noir. Comme Cesare Capitani est Le Caravage, la scène finale est le tableau David tenant la tête de Goliath.

Cette pièce est un très bel exemple d’une adaptation théâtrale d’une vie d’artiste. Peu s’y essaient. Le résultat est réussi.
Lecteurs amoureux des arts, vous avez jusqu’au 5 janvier 2014 pour déguster le menu ! Représentations du mardi au samedi à 19h, le dimanche à 15h30.

A bientôt !

 

 
Bonjour! En ce vendredi 13, je fais ma rentrée sur mon blog.

Pour bien commencer l'année, j'ai visité l'exposition qui a ouvert ses portes aujourd'hui au musée Jacquemart-André : Désirs et voluptés à l'époque victorienne. Au départ, nulle connaissance solide avant de partir errer dans les salles obscures du 158 boulevard Haussmann. Ce fut donc une très agréable découverte.

Le propos de l'exposition est celui--ci : nous sommes sous le règne de la Reine Victoria (1837-1901) en Grande-Bretagne. Le pays connaît alors des changements économiques et sociaux : il se modernise et s'affirme comme la première puissance mondiale. Cependant, le modèle d'une société patriarcale et puritaine demeure ancré dans les moeurs britanniques. Aux hommes les privilèges, aux femmes une situation de subordination à leurs époux. Ces dernières dévoilent d'ailleurs peu de leurs corps, engoncé dans de lourds jupons et de larges crinolines. Elles trouvent alors dans les arts une source d'évasion, les plaisirs d'un monde imaginaire. A cette époque, les "ténors" de la peinture anglaise expriment une sensibilité à l'opposé de la dureté de la révolution économique et sociale. Ils se nomment Dante Gabriel Rossetti (1828-1868), membre fondateur de la Société pré-raphaélite, exprimant une grande liberté et une originalité dans la représentation de la beauté féminine, à l'instar de la Venus Verticordia (1867-1868, pastel sur papier), inspirée par la peinture vénitienne, une oeuvre traduisant une beauté naturelle et sensuelle ; Sir Edward Burne-Jones (1833-1898), qui se distingue par son talent de dessinateur. Soutenu par Rossetti, son art connaîtra le succès en Angleterre, puis dans toute l'Europe et aux Etats-Unis ; Sir Lawrence Alma-Tadema -1836-1912), un artiste d'origine néerlandaise, membre royal de l'Académie. Puisant son inspiration dans l'Antiquité (il fit plusieurs voyages en Italie), ses scènes historiques se déroulent dans de somptueux décors ; Frédéric Lord Leighton (1830-1896), président de la Royal Academy, formé en Allemagne, en Italie et en France, à Paris. Son oeuvre est dominé par les grands thèmes classiques comme l'illustre si bien sa représentation de l'héroïne antique Antigone (1882, huile sur toile) ou ses Jeunes filles grecques ramassant des galets au bord de la mer (1871, huile sur toile) ; John Waterhouse (1849-1917), plus jeune que F.L. Leighton, également membre de la Royal Academy, adepte du thème de la femme fatale, un sujet fréquent dans la littérature du Royaume-Uni (depuis les légendes britanniques jusqu'à Shakespeare) qui inspire le peintre à partir des années 1880. On l'aura compris : cette exposition au musée Jacquemart-André est une ode à la femme. Tour à tour personnage historique, canon d'inspiration classique, muse et modèle, femme aux passions obscures, figure amoureuse (notamment chez Millais, un autre peintre présent dans le parcours), la femme s'offre au regard du spectateur : son corps souple et grâcile, suggéré par des voiles diaphanes recouvrant à peine leur peau claire, est à mille lieues du cadre rigide imposé sous le règne victorien. Les palais lointains dans lesquels ces figures prennent place symbolisent un ailleurs fantasmé, au parfum de Grèce et d'Orient.

Voilà pour le fonds. La forme, quant à elle, ne démérite pas. Les oeuvres proviennent de la collection privée de Juan Antonio Simon Perez, un important homme d'affaires mexicain d'origine espagnole né en 1941 en Asturies. Depuis les années 1970, il réunit une collection de peintures, sculptures, dessins, gravures. Des objets d'art décoratif et une bibliothèque complète le tout. La majeure partie de sa collection est constituée d'oeuvres peintes de l'époque victorienne : celles montrées à Jacquemart-André. Réparties dans huit salles thématiques (Désirs d'antique ; Beautés classiques ; Burne-Jones, muses et modèles ; Femmes fatales ; Héroïnes amoureuses ; L'harmonie rêvée ; La volupté du nu ; Le culte de la beauté), on louera la clarté du parcours. Chaque salle est un microcosme. L'agencement est parfaitement maîtrisé pour la compréhension du visiteur. Les textes de présentation des salles sont à la fois plaisants et pédagogiques. L'éclairage, doux dans l'ensemble et ponctuellement fort (effet "spotlight") met en valeur la technique des artistes présentés, leurs coloris assourdis, et le caractère tantôt soigné tantôt allusif de leur touche. Un seul bémol peut-être à cette exposition : un nombre d'oeuvres certes suffisant pour avoir un large aperçu de la peinture britannique des années 1860 au début de la Première Guerre mondiale, mais on reste tout de même sur notre faim.

Bref, à vous de juger! L'exceptionnelle collection Perez Simon est présentée à Paris jusqu'au 20 janvier 2014 puis partira à Rome, au Chiostro del Bramante (15 février-5 juin 2014) avant de rejoindre les cimaises du musée Thyssen-Bornemisza à Madrid (23 juin-5 octobre 2014). Raison de plus pour ne pas rater ce bel événement automnal.

A très bientôt, chers lectrices et lecteurs!