jeudi 6 février 2014
« Les
images fixes peuvent raconter des histoires. La plupart du temps, les images
fixes racontent de petites histoires. Et il arrive parfois que les histoires
intéressantes soient de petites histoires. Les petites histoires se déroulent
sur une période très courte. Cependant, la pensée et les émotions peuvent être
impliquées quand on regarde une image fixe et les petites histoires peuvent se
développer jusqu’à devenir de grandes histoires. Tout ça dépend, bien sûr, du
spectateur. Il est quasiment impossible de ne pas voir une sorte d’histoire
émerger d’une image fixe. Et ça, je trouve que c’est un phénomène
magnifique ». Ce texte de David Lynch ouvre l’exposition de ses travaux
actuellement accrochés aux cimaises de la Maison Européenne de la Photographie.
Je m’y suis rendue hier soir (mercredi 5 février, soir de gratuité à la MEP)
pour la voir. Mes motivations étaient les suivantes : en cinéphile
avertie, je connaissais bien l’œuvre de Lynch. Son univers m’a toujours
intéressé, quoique dérangé. Par exemple, s’il fallait bien citer un film, je
dirais volontiers Elephant Man pour
illustrer mon propos. Il est ce genre de film dont on ne revient pas et dont on
ne reviendra jamais. Aussi voulais-je vérifier en me rendant rue de Fourcy si
son activité méconnue de plasticien correspondait à celle plus renommée de
réalisateur, si son œuvre photographique était en phase avec son œuvre
cinématographique. Après avoir lu le
texte à l’entrée, je me suis retournée et là était montrée une photographie
retouchée : un mouton dans une pièce. M’engageant dans la première salle,
je vois des visages sans traits, qui me rappellent certaines peintures de
Giorgio de Chirico, un peintre de la Metafisica,
dont on dit souvent qu’elles dégagent une « inquiétante étrangeté ».
Un peu plus loin, je lis sur un cartel, Window
with Head : une fenêtre avec tête ? Je regarde en détail la tête,
mais ne reconnais aucun signe distinctif d’un visage humain, si ce n’est
peut-être une sorte d’ocelot qui me fait penser à un œil. Je sens toutefois
quelque chose d’organique, mais c’est passé par le cerveau de Lynch comme un
linge à la machine, alors ce quelque chose d’organique est malaxé comme de la
pâte à modeler, trituré, torturé pour résulter en une boule de chair sans vie,
à peine est-ce supportable à voir. Windows
with Plant me soulage, temporairement. Man
laughing me fait presque rire (à défaut de pleurer) : c’est une tête
d’homme qui ressemble à E.T l’extraterrestre. A côté un revolver :
violence. Je passe assez vite devant les œuvres et me retrouve dans une galerie
où sont présentées une série de têtes (Head)
sans traits humains, rien qu’une surface lisse cernée d’un trait pour délimiter
les contours du visage et du cou. L’une d’elles active les centres de la
douleur dans mon cerveau : à l’intérieur de l’aplat entouré d’un cerne est
insérée une photographie d’une denture avec appareil de bagues en acier. Si la
photographie était placée à l’endroit où se trouve d’habitude la bouche, les
choses auraient été dans l’ordre. Mais ici, la bouche est montrée à la
verticale. Elle se mue en une sorte de
cicatrice du visage non refermée, hypothétiquement soignée par des soutures au
fil de fer. J’ai atteint la limite du supportable et veux gagner la sortie. Mes
pas m’entraînent vers une autre salle où je passe très rapidement : une
araignée géante vue sur une œuvre me donne l’impression qu’elle est sur mon
épaule. A défaut de comprendre l’œuvre de David Lynch, je ne puis qu’exprimer
mes émotions subjectives devant tant de noirceur. Pour le coup, la fidélité à
ce qui le hante dans son œuvre cinématographique est parfaite. Son activité
plastique est dans la droite ligne : déformations, retouches, jeu sur les
échelles (les œuvres de Lynch sont aussi faites de ces intérêts là, ce qui
sauve un peu ma visite). Sombre, menaçant : tel est l’univers de
l’artiste. L’exposition s’intitule Small
stories, mais absolument rien de narratif n’a à voir avec ce que j’ai
regardé. Le texte d’entrée m’avait
prédit quelque chose de romancé. Mais ce fut tout le contraire. Elles ne
racontent pas grand-chose ces photos, elles nous font ressentir des choses et
des choses qui vous remuent le ventre ! Une phrase du plasticien lue dans
une monographie à la librairie-boutique exprime mieux ses intentions je trouve :
« I like going into strange worlds ». Comme pour Elephant Man, on ne revient pas de cette exposition !
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